Le Monde des livres, 13 juillet 2012

 

 

Une saison dans l’infini

Le feuilleton d’Éric Chevillard

 

La chose semble unanimement admise : l’été est la saison du relâchement intellectuel, complet et sans complexes. Ayant consacré durant l’année ses rares heures de loisir à relire les Anciens et avant de saisir, le 1er septembre au matin, d’une poigne raffermie par la pratique du canoë-kayak et du beach-volley, son vieux volume de L’Énéide pour en méditer les douze chants, notre contemporain s’accorde un répit et un repos bien mérités. Il ne lira pendant ces quelques semaines que les gros romans idiots écrits tout exprès, qui n’exigeront aucun effort de son cerveau rompu de fatigue. Voici le mol oreiller auquel aspire son front lourd ; un livre qui se lise tout seul, qui se mange sans faim, qui fonde au soleil. La différence entre l’action de lire et celle d’avaler un beignet devra être à peine perceptible, de l’ordre de la nuance. L’offre est abondante et si le sable nous est parfois mesuré sur les plages, ces pavés n’y sont sans doute pas pour rien. On finirait par croire que les vacances n’existent que pour nous soustraire un moment aux exigences et aux sévérités excessives de la littérature. Comme il est doux de ne plus l’avoir sur le dos ! De l’air, enfin ! Quelle légèreté soudain ! Quel soulagement !

Et cependant, le temps de la littérature ne recoupe-t-il pas parfaitement celui dans lequel nous nous trouvons alors, hors jeu, hors système ? Le temps sans emploi, le temps du contretemps, de la liberté ? Et puisque les nuits sont longues et étoilées, puisque l’océan est à nos pieds, interrogeons-les : ouvrons Clairs de lune, de Camille Flammarion, ce sera d’ailleurs lire à peine, plutôt rêver avec lui sur les mystères de l’infiniment grand et de l’infiniment petit qui pareillement, dit-il, confondent notre imagination.

Camille Flammarion (1842-1925), curieux tous azimuts, se félicitait certainement d’être doté de deux yeux : un pour le télescope, un pour le microscope. Vulgarisateur, il se garda bien de rendre la science vulgaire. Il lui donna au contraire ses lettres de noblesse en la parant de toutes les séductions d’une langue poétique et en prolongeant ses observations d’interrogations vertigineuses : « L’Univers visible n’est que l’apparence passagère d’un état de l’Univers invisible, infini, éternel. » Certes, il écrivit à une époque ou l’on se demandait encore si les météorites n’étaient pas des projections de volcans lunaires, où l’on croyait que les labyrinthodontes des âges préhistoriques étaient des « grenouilles plus grosses que des bœufs ››, mais ces délicieuses méprises semblent inventées plutôt par l’auteur pour nous rappeler à la modestie : quelles sont les illusions dans lesquelles nous barbotons aujourd’hui tel le protozoaire dans le limon originel et qui feront doucement sourire nos descendants mieux équipés ?

 

Publiés en 1894, ces Clairs de lune reparaissent donc dans une édition légèrement remaniée, un livre orange comme notre planète bleue, magnifique, richement illustré de gravures d’époque quasi fantastiques où l’on voit que les tâtonnements de la science sont déjà des gestes poétiques très sûrs. Les quinze textes rassemblés ici s’intéressent aussi bien aux étoiles filantes, au cerveau des fourmis ou au chant du grillon qu’à Victor Hugo, l’astronome bien connu, qui invitait parfois leur auteur à venir chez lui « causer de Mars ».

Peut-être y a-t-il dans le plaisir que nous trouvons à la lecture de ces proses nourries de littérature romantique un petit charme anachronique que Camille Flammarion ne put évidemment anticiper :« Vous n’êtes rien qu’un trouble éphémère. Buée formée dans l’éternel azur par un souffle du destin. Frisson qui passe. Moins encore. » La science ne parle plus ainsi. Néanmoins, l’ironie et le scepticisme du savant tempèrent l’exaltation du poète. Commentant les vers d’un livret d’opéra, il admet qu’ils « nous bercent en une sorte de rêve », mais ajoute : « Chanter que “Les astres en feu/Dorment dans l’éther bleu" est sans doute excusable mais (…) il y a là une incomparable hérésie : l’éther n’est pas bleu. » S’il chante lui-même avec des accents lamartiniens les amours des fourmis ailées « dans l’or et la pourpre du couchant », il ne renonce pas pour autant à la rigueur de l’observation scientifique, dût-il poursuivre celle-ci sur la blanche cornette d’une sœur de charité où ces fourmis finalement « s’abandonnèrent à leurs ébats sans aucun scrupule pour l’habit monastique ».

Rien ne rebute la curiosité de Camille Flammarion qui raconte aussi en détail les expériences, sans doute « bien désagréables à faire (mais ne sont-elles pas du plus haut intérêt ?) », de médecins anatomistes qui n’hésitèrent pas à connecter par les artères la tête d’un condamné fraîchement décapité au corps étêté d’un chien, afin de savoir si la conscience survivait un moment à la chute du couperet. Au reste, l’auteur nous le laisse entendre : l’être humain demeure, pour sa part, infiniment moyen. Au retour d’une ascension en ballon « dans le ciel pur », il sent « les approches d’une terre proscrite… Je recommande cette descente aux misanthropes : on éprouve un sentiment de véritable humiliation, presque de dégoût, lorsqu’on tombe ainsi du ciel chez les hommes ».

 

 

Le Correspondancier du Collège de 'Pataphysique

n°21 - septembre 2012

 

 

Les agréments de Camille Flammarion

 

Camille Flammarion, de pair avec Jules Verne, accueillit Raymond Roussel au paradis, selon le T.S. Jean Ferry. Son recueil Clairs de lune (1894 vulg.), quelque peu aménagé, fait l'objet d'une élégante réédition présentée par le Sérénissime Stéphane Mahieu aux éditions des Grands Champs. Parmi des « variétés » d'histoire naturelle, et non pas seulement d'astronomie, de pataphysiques questions telles que le siège de la vie sont scientifiquement considérées, avec expériences sur des décapités, sauterelles ou assassin qu'on s'efforce de faire revivre par transfusion de sang de chien. Mais, opine l'auteur : « Ce sont là des expériences qui doivent être bien désagréables à faire. »

Quatre-vingt-deux illustrations choisies par les éditrices surtout dans la revue La Nature confèrent au volume une tonalité autre-que-documentaire.

 

 

Le Spectacle du monde

n° 593 – octobre 2012

 

 

par Alfred Eibel

 

Que les quinze textes du célèbre astronome réunis dans ce volume soient scientifiquement dépassés n'a strictement aucune importance. Leur intérêt vient de ce que Camille Flammarion s'y révèle un merveilleux poète, philosophe et prophète, un rêveur impénitent s'exprimant dans une langue simple, élégante, tirée à l'équerre. Il aurait pu reprendre à son compte ces mots de Raymond Roussel (1877-1933) : « J'ai beaucoup voyagé, de l'extase à l'angoisse. » D'où son audace à envelopper ses démonstrations de ténèbres afin de les rendre plus convaincantes. Il revêt la tenue du thaumaturge lorsqu'il évoque les étoiles filantes. Il écrit, à propos d'une jeune fille rêveuse, qu'elle « contemple ces constellations mystérieuses qui dessinent sous la voûte céleste de symboliques figures ». Il nous captive en nous racontant Victor Hugo astronome.

Mais son sens du merveilleux ne s'applique pas qu'à l'astronomie. Ainsi lorsqu'il décrit des batraciens sur le point de se métamorphoser, d'atteindre la carrure d'un gorille. Ou lorsqu'il se penche sur le monde des infiniment petits, le cerveau d'une fourmi. Et c'est en métaphysicien qu'il écrit que « la création n'aura duré qu'un moment dans l'éternité sans commencement et sans

fin ». L'aisance de sa narration, empreinte de féerie, l'apparente à un Paul d'Ivoi (1856-1915), disciple de Jules Verne. Sans hésiter, rangeons notre homme dans la catégorie des auteurs fantastiques. Et louons cette édition, illustrée de gravures du temps.

 

 

Chronic'art

n° 79 – novembre-décembre 2012

 

 

par Martin-Pierre Baudry

 

Balade fascinée dans l'imaginaire fin de siècle d'un esprit curieux pour qui tout est prétexte à émerveillement, Clairs de lune (1894) traite aussi bien des étoiles filantes que du cerveau des fourmis, du système digestif des plantes carnivores, de la taxidermie et des expériences d'après vie sur les têtes des guillotinés. Frankestein et Zaroff sont en embuscade : « Ce sont là des expériences qui doivent être bien désagréables à faire. Mais ne sont-elles pas du plus haut intérêt ? » L'infiniment grand et l'infiniment petit se rejoignent comme dans un pentacle occulte, car Camille Flammarion tient aussi le spiritisme pour une science. Ce frisson d'excitation et d'effroi face à l'inconnu est le moteur même de la SF.

 

 

Astronomie Magazine

n°153 – février 2013

 

par Carine Souplet

 

Nos lecteurs connaissent bien Camille Flammarion, grand vulgarisateur de notre science préférée à la fin du XIXe siècle, dont les ouvrages sont encore à ce jour un délice en raison de leur écriture mêlant rigueur scientifique, descriptions poétiques et envolées lyriques. Mais le grand homme ne s'intéressait pas qu'à l'astronomie : il a abordé nombre d'autres sujets. Il considérait l'Univers dans son ensemble et chacun de ses éléments méritait qu'il s'y intéresse. Parmi ses ouvrages, il exsite une curiosité intitulée Clairs de lune et publiée en 1894, qui se veut être une « variété littéraire ». Dans des textes courts racontant quelques épisodes de sa vie, l'auteur nous invite dans les « coulisses » de ses réflexions où curiosité scientifique, questions philosophiques mais aussi émerveillement se mêlent. Et parfois, il suffit de peu (le chant d'un grillon, une friche dans Paris ou quelques étoiles filantes) pour alimenter son discours… 

La réédition proposée aujourd'hui est une sélection de onze des dix-sept chapitres de l'ouvrage initial, auxquels ont été adjoints quatre autres textes ainsi qu'une jolie sélection de gravures tirée essentiellement de ses œuvres. On y découvre des facettes moins connues de Camille Flammarion, certaines très plaisantes mais aussi d'autres plus dérangeantes, comme les curieuses expériences qu'il mena sur des sauterelles, ou sa fascination devant des expérimentations menées sur… des têtes de guillotinés. L'ensemble traduit bien tout l'intérêt qu'il portait à la compréhension de l'Univers et de la vie. Une petite curiosité à découvrir !

 

 

L'Astronomie

n°58 – février 2013

 

 

Initialement publié en 1894 par Ernest Flammarion, Clairs de lune n'avait pas reparu depuis sa seconde édition en 1924. Pour la reprise de cette œuvre de Camille Flammarion, qui se présente comme un recueil de textes indépendants, les Éditions des Grands Champs ont choisi de ne reproduire que onze des dix-sept chapitres, ceux qui leur ont semblé les plus séduisants et d'y rajouter quatre autres récits extraits d'autres œuvres bien connues de l'écrivain astronome. La préface, très bien tournée, est de Stéphane Mahieu.

Ces textes sont des flâneries au sein de la nature dont l'auteur sait nous faire découvrir les trésors. Il écrit : « Le grand livre de la nature est loin d'être lu tout entier, et notre petite planète réserve à la science autant de découvertes que l'immensité des cieux. » Ils révèlent l'immense curiosité dont Camille Flammarion fit le ressort de sa pensée et sa volonté de partager avec son lecteur non seulement les aspects scientifiques des sujets étudiés mais aussi les sentiments et les sensations qu'ils suscitent. Ainsi, les textes nous entraînent joyeusement dans le monde des fourmis, des plantes carnivores, du phénomène du mascaret, des poussières météoriques, et dans des expériences dignes d'un Docteur Frankenstein, mais aussi dans des réflexions sur le mystère de la vie ou la création du monde. Nous y trouvons aussi un très beau portrait de son ami en astronomie Victor Hugo.

La présentation est très attrayante avec sa couverture orange, un format original et surtout une remarquable illustration constituée de 82 gravures d'époque. Dans cette édition 2012, Clairs de lune est un très joli cadeau à offrir pour faire découvrir ou redécouvrir cette œuvre originale dans l'œuvre foisonnante de Camille Flammarion.

 

 

Continent Sciences

France Culture – 4 février 2013

 

par Lydia Ben Ytzhak

 

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