VIE PRIVÉE ET PUBLIQUE DES ANIMAUX

note des éditeurs

 

 

C’est sous l’impulsion de Pierre-Jules Hetzel, l’un des plus célèbres éditeurs du XIXe siècle, que paraissent en 1842 les Scènes de la vie privée et publique des Animaux. Comme souvent à l’époque, il s’agit d’abord d’une publication hebdomadaire en feuilletons, chacun comportant huit pages de texte illustré de vignettes et deux grandes gravures tirées à part. Cinquante livraisons sont imprimées à partir de novembre 1840, autant à partir de novembre 1841, pour constituer au final (après remaniement complet de la mise en page et ajout des textes qui encadrent l’ouvrage) les deux luxueux volumes de l’édition de 1842. Le livre ressort dix ans plus tard en un seul tome, moins onéreux, qui reproduit la mise en page condensée des livraisons, puis en 1867 dans une version revue et augmentée, rebaptisée Vie privée et publique des Animaux. Hetzel est allé chercher pour l’occasion un très émouvant petit texte de Benjamin Franklin, « Dernières paroles d’un Éphémère » — à l’origine une lettre adressée à une amoureuse de Passy, madame Brillon de Jouy —, qui s’intègre parfaitement à l’ensemble. S’y ajoutent quatre récits de Gustave Droz, qui n’était qu’un enfant au moment de la première parution : « Les doléances d’un vieux Crapaud »*, « Les contradictions d’une Levrette », « Le mari de la Reine » et « Propos aigres d’un Corbeau ». Ces nouveaux textes nécessitent une redistribution importante des pages d’illustration : il faut jouer avec les images existantes, les ôter ici pour les replacer là. C’est cette dernière édition, remise à jour et enrichie, que nous avons choisi de publier, sans toutefois en faire un fac-similé.

Au XIXe siècle, les livres illustrés connaissent une grande popularité. Hetzel ne tardera pas à briller en ce domaine, notamment avec la publication de la série des Voyages extraordinaires de Jules Verne, déclinée en cartonnages dits aux bouquets de roses, au steamer, à la sphère armillaire, aux deux éléphants, à la mappemonde dorée, au dos à l’ancre… Les différentes collections de la maison Hetzel, particulièrement bien pensées, lui assureront une audience considérable, surtout dans l’édition pour la jeunesse. Très attaché à l’aspect visuel de ses ouvrages, il sera toujours attentif à la qualité des gravures et au suivi des reproductions.

 

 

 

Mais pour l’heure, Hetzel débute dans le métier Scènes de la vie privée et publique des Animaux est le premier titre de son catalogue. Déjà fin stratège, lucide et intuitif, il en propose l’illustration à J. J. Grandville avant de soumettre le projet à des écrivains prestigieux. Il s’agit, sur la base d’une liste d’animaux dans laquelle chacun viendra piocher, d’élaborer un récit sans que soient imposées de contraintes formelles. Si la trentaine de textes ainsi réunis témoigne d’une diversité de styles, la cohérence du livre est parfaitement assurée grâce aux gravures, mais aussi grâce à la participation de l’éditeur lui même, longtemps caché sous la signature de P.-J. Stahl, l’homme censé avoir dirigé l’ouvrage, rédigé les introductions, chapitres de liaison et bon nombre d’histoires sans que personne se doute, dit-on, de sa véritable identité. Les multiples contributions suivent par ailleurs un même fil conducteur puisque, à l’instar de La Comédie humaine, elles s’emploient à dresser un portrait critique de la société de l’époque en plusieurs tableaux, ce que suggère le sous-titre Études de mœurs contemporaines.

En 1840, Grandville, de son côté, a déjà posé les fondements de son œuvre en explorant une hybridation entre l’homme et l’animal. Il se distingue dans cette veine anthropomorphique avec une suite de lithographies hautes en couleurs parue en 1829 dans Les Métamorphoses du jour, mais aussi avec ses illustrations des Fables de La Fontaine en 1838 et ses contributions au quotidien Le Charivari et à l’hebdomadaire La Caricature de son ami Charles Philipon. Après que les lois sur la censure, en 1835, ont mis un terme aux caricatures politiques, c’est avec la réalisation des Scènes de la vie privée et publique des Animaux que semble se dessiner plus clairement l’orientation de son art. Quatre années après en effet, il signe Un autre monde, que le Volvoce, créature issue des Scènes, paraît préfigurer. L’ouvrage commandé par Hetzel fait ainsi figure d’œuvre charnière : le travail que fournit ici Grandville peut être considéré comme l’aboutissement de ses publications antérieures en même temps qu’il ouvre aux compositions futures, davantage attachées à la dimension onirique et fantastique.

Plus près de nous, Scènes de la vie privée et publique des Animaux a connu trois rééditions, dont deux partielles. En 1972, Michel de l’Ormeraie fait paraître une reproduction en fac-similé agrandi de la version de 1842. Peu après cette édition de luxe en quatre tomes, ce sont des éditions de poche qui prennent le relais : Folio Junior publie la moitié des textes accompagnés de leurs illustrations en deux volumes, Les Peines de cœur d’une Chatte anglaise (1977) et Un Renard pris au piège (1978), laissant de côté les récits que sans doute les éditeurs n’estimaient pas destinés à de jeunes lecteurs — ce qu’aucun, du reste, n’est exclusivement. Puis, en 1985, Flammarion-GF reprend en un volume intitulé Les Peines de cœur d’une Chatte anglaise les seuls textes de Balzac — y compris « Voyage d’un Moineau de Paris », signé George Sand mais dont il est en réalité l’auteur.

 

 

Parce que seuls demeurent de rares exemplaires d’occasion des éditions complètes et que Vie privée et publique des Animaux n’a selon nous rien perdu, aujourd’hui, de son à-propos, le voici exhumé, dans la version définitive établie par Hetzel, et enrichie d’une préface qui donne à voir Grandville sous un jour nouveau. Au regard des éditions précédentes et de leurs divergences, il nous a fallu opter pour des partis typographiques et iconographiques, guidés par le souci d’accorder la plus grande lisibilité à l’ensemble. Nous avons ainsi favorisé un allègement de l’utilisation des guillemets dans les passages dialogués, tout en conservant l’orthographe de l’époque, qui diffère de l’orthographe actuelle pour certains mots, et choisi par ailleurs de placer les gravures hors texte, comme elles l’étaient dans la première édition, contrairement à celle de 1867 où les images mêlées au texte nous semblaient peu mises en valeur. Ces modifications de mise en page étaient-elles dues à des objectifs financiers (réduire le prix de vente pour toucher une nouvelle catégorie de lecteurs) ou liées au fait que le dessinateur était tombé en disgrâce auprès d’Hetzel dès 1843, suite à une querelle assez violente (avec menace de duel à la clé !) entre les deux hommes ? Dans l’édition de 1842, Grandville, qui aimait à se représenter en hérisson, voyait sa caricature en cul-de-lampe des « Tablettes de la Girafe » accompagnée d’un tendre commentaire de Charles Nodier. Dans la version de 1867, il est relégué en fin de volume et qualifié par Stahl-Hetzel d’« être bizarre », « moitié Hérisson, moitié Bouledogue », ayant pris « pour poils un buisson de dards qui affectaient la forme de lames de canif, de porte-crayons, de grattoirs et de plumes de fer ». « La verge incessamment levée sur cette tête rageuse finira-t-elle par le dompter ? » Au vu d’Un autre monde, on se réjouit qu’il n’en ait rien été.

 

* « Pérégrination mémorable du doyen des Crapauds » de Louis-François L’Héritier (de l’Ain) est supprimé du sommaire, tout comme son « Histoire de Napoléon racontée par son Aigle » l’avait été du projet initial, annoncée dans les différents prospectus mais jamais éditée pour des raisons de censure.