COLLECTIF SMOLNY

(collectif d'édition des introuvables du mouvement ouvrier)

 

 

Après deux mois ou presque de gel hivernal des publications sur notre site, le nombre de parutions dont il faudrait sinon rendre compte, tout au moins faire état, est déjà considérable. Nous nous y emploierons prochainement autant que possible. Mais pour cette « reprise » de nos activités sur la toile en ce début d’année 2012, un ouvrage se signale tout particulièrement à notre attention.

Il s’agit d’une édition nouvelle de l’ouvrage collectif de la Vie privée et publique des Animaux, introuvable depuis longtemps. C’est le premier ouvrage des éditions des Grands Champs qui ouvre ainsi son catalogue par une réussite complète. Avec des choix éditoriaux tous pertinents : pas de fac-similé mais une refonte complète du texte, les planches en hors-texte comme dans la première édition, une très belle impression, une qualité de reproduction des gravures quasi parfaite, une préface qui saisit les multiples facettes de l’intelligence de cette entreprise.

Est-ce le fantastique de ses insectes et bestioles, l’inquiétante étrangeté de ses oiseaux, l’allure et les poses de ses animaux « supérieurs » qu’accompagnent souvent des légendes décalées ? Toujours est-il que les gravures de Grandville finissent toujours, pour peu que l’on s’y attarde, à nous emmener ailleurs, loin des simples « illustrations » de telle ou telle scène ou genre... Où l’on voit que la caricature, sous cette forme générique, procédant de types sociaux, est bien plus profonde, bien plus troublante, que celle qui, aujourd’hui, en se concentrant sur des individus, cibles faciles du spectacle médiatique permanent dans lequel s’insère cette caricature elle-même, manque à toute réelle critique sociale.

E.S.

 

 

 

 

Le Matricule des Anges n°130,  février 2012

 

 

La voix des bêtes

par Gilles Magniont


Redécouverte d’un récit collectif que domine Grandville et son extraordinaire galerie de portraits.

 

En 1842, sous l’impulsion de l’éditeur Hetzel, paraissent les deux volumes de cette Vie privée et publique des Animaux. On y trouve des contributions prestigieuses (Balzac bien sûr ici comme un poisson dans l’eau, les frères Musset ou Nodier) escortées des illustrations de Grandville. L’argument est le suivant : une nuit de printemps, en plein Jardin des Plantes, « les Animaux se sont constitués en assemblée délibérante pour aviser aux moyens d’améliorer leur position et secouer le joug de l’Homme ». Au terme de discours plus ou moins éloquents, et puisque « les idées ont des pattes et des ailes ; qu’elles courent et qu’elles volent », vient à être décidée la publication d’une « histoire populaire, nationale et illustrée de la grande famille des Animaux ». Un récit autobiographique donnera la matière de chaque chapitre, rat, girafe ou levrette se faisant éventuellement le porte-parole de son espèce tout en dévoilant nos « plaies horribles ».

On sait que les animaux sont les meilleurs contempteurs des vices ; on se rappelle que Grandville a déjà illustré les Fables de La Fontaine. Il y a pourtant une actualité propre à cette satire, dès la première histoire signée Stahl (pseudonyme de Hetzel), où le sang ne cesse de couler — chasse royale et ses cadavres, duels, coups de canon, tyrannies diverses, et les douze cents morts des Trois Glorieuses. Car le lièvre qui parle naquit le 1er mai 1830, quelques semaines avant les journées de Juillet et leurs espoirs trompés. Aujourd’hui que s’élèvent bourgeois et rentiers, notre lièvre remarque combien, chez les hommes, « tout le monde est plus ou moins domestique » ; et la Vie privée et publique des Animaux ne cesse semble-t-il d’enterrer la Révolution, délivrant diverses morales du bonheur impossible et des réclusions rousseauistes que faire, sinon l’ours ? — jusqu’aux dernières pages qui annoncent mélancoliques que « le monde des Bêtes est rentré dans le silence ».

Mais les gravures continuent de troubler ce silence. Parfois, l’animal en lui-même et pour lui-même semble pour Grandville l’occasion de s’abandonner à de drôles de songes : le voilà penché sur d’inquiétants insectes, absorbé comme les sciences naturelles de son temps par le Misocampe ou le Volvoce. Ailleurs il fixe des types mémorables : beau monde, mendiants, demoiselles alanguies ou hommes de lettres que son génie anthropomorphique discerne dans leur essence, et fait défiler comme pour un fabuleux digest du roman moderne. Quand un conteur évoque en passant tel propriétaire, « homme très-dur qui s’appelait M. Vautour », Grandville campe magistralement le terrible rapace, canne en main et regard inquisiteur : le réalisme semble alors hissé à un niveau d’intensité proprement fantastique. Et comme les gravures sont ici placées hors texte, conformément à la première édition, leur puissance propre gênerait presque la lecture, faisant apparaître les proses pourtant joliment ciselées comme des appendices à la grande œuvre figurale. 

 

 

 

 

 

Le Spectacle du monde n°587, mars 2012

 

par Alfred Eibel

 

Pierre-Jules Hetzel (1814-1886), littérateur et éditeur français, publie sous le nom de P.-J. Stahl en 1851 L’esprit des femmes et les femmes d’esprit ; la même année, Scènes de la vie publique et privée des Animaux que nous retrouvons dans cette magnifique édition en deux volumes illustrée par le graveur J. J. Grandville (1803-1847) qui donne un aspect zoomorphe à ses personnages. Les commentaires de Hetzel s’inspirent de La Fontaine. Le corbeau se tire une plume de l’aile, dresse un procès-verbal. Le moineau est porté par la prose de George Sand. Il suffit d’écouter les poings serrés une vieille corneille pour nous sentir accablés par ses souvenirs. Il nous arrive de croiser en bus ou en métro un paon mal élevé. Rencontrant un froussard, déjà se dresse devant nous la marmotte. Il nous arrive d’apercevoir des animaux à la mine offusquée, des bêtes intrépides, un livre abasourdi. Hetzel n’hésite pas à faire appel à Balzac, Alfred de Musset, Charles Nodier. Cette femme, en effervescence, évoque une sauterelle ; une bourgeoise collet monté une girafe. Une autre faisant sa mijaurée suggère une chatte qui agace. Tel animal coquet flanqué d’une lavallière ranime en nous le souvenir d’une vieille fille. C’est par le côté fou de son talent que Grandville est important, écrivait Baudelaire. Nous vivons au milieu d’une incroyable ménagerie. Les animaux ont une réputation à défendre. Ils détestent la chasse et sont capables de se rendre service entre eux. Hetzel prend prétexte du monde animal pour honorer la langue française. Ce qui ne doit pas nous faire oublier qu’il ne faut jamais tromper un éléphant sans défense car l’éléphant est rancunier ; ni de contrarier un crocodile, ce personnage dur, insensible. Il faut savoir que les Surréalistes considéraient Grandville comme un précurseur. Le biologiste Yves Christian a posé la bonne question dans un ouvrage récent : L’animal est-il une personne ?

 

 

Continent Sciences

France Culture – 22 avril 2013

 

par Lydia Ben Ytzhak

 

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